Entretien avec la finitude : l'architecte de nos jours
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- 11 mai
- 5 min de lecture

L'idée de cet article de blog est née d'une réflexion en regardant l'émission Legend de Guillaume Pley. Dans ce format où le temps est donné à l'échange sincère, où la place est laissée à des parcours de vie parfois hors normes, j'ai eu envie d'imaginer une rencontre tout aussi singulière.
Et si, plutôt qu'un invité de chair et d'os, nous recevions un concept qui nous effraie autant qu'il nous définit.
Il m'a donc semblé essentiel de discuter avec la Finitude. Pourquoi ? Parce qu'elle est l'invitée permanente de nos existences. Elle est celle que nous tentons pourtant d'évincer de toutes nos conversations. Nous la confondons souvent avec la mort, alors qu'elle est en réalité la condition même de l'intensité de notre vie.
Dans cette perspective, la finitude n'est pas la mort elle-même mais plutôt la condition qui rend la mort possible. Je dirais que si la mort est l'événement, la finitude est la règle du jeu. Elle représente le caractère limité de notre existence, l'espace défini dans lequel la vie prend sa place.
Je vous invite à imaginer ce plateau, ces lumières tamisées et ce face-à-face avec cette voyageuse intemporelle. Installez-vous confortablement.

Sylvie : Nous recevons aujourd'hui une invitée que tout le monde connaît sans jamais l'avoir vraiment regardée dans les yeux. Nous vous évitons, nous vous fuyons ou nous vous cachons sous des artifices. Pourtant, vous êtes là, assise face à moi. Merci. Pour commencer ce moment ensemble, pourriez-vous simplement nous dire qui vous êtes, avec vos propres mots ? Comment aimeriez-vous vous présenter à ceux qui nous lisent ?
La Finitude : C'est un exercice rare pour moi. Habituellement, on parle à ma place ou on parle de moi comme un fardeau, une menace. Pour me présenter, je dirais que je suis le murmure qui rappelle que tout a une fin mais surtout que tout a un sens. Je ne suis pas le vide, je suis le contour. Je suis cette force invisible au cœur de votre essence qui fait que votre café du matin a cette saveur, que le rire d'un ami vous touche ou encore que le soleil qui se couche vous émeut. Je suis la limite qui transforme une simple existence en une aventure précieuse. Je dirais aussi que je suis une des caractéristiques du vivant.
Sylvie : Nous vous confondons presque systématiquement avec la Mort. Est-ce que cela vous agace ou est-ce une erreur que vous comprenez ?
La Finitude : Je la comprends même si je la trouve réductrice. La Mort est un événement, le point final à l'histoire. Moi, je suis la structure du récit que vous retrouvez tout au long de sa lecture.
Sylvie : Vous portez beaucoup de masques. Pourquoi vous cacher derrière des termes comme la fragilité ou la vulnérabilité ?
La Finitude : Mon essence s'adapte à la pudeur des hommes. Il n'est pas rare qu'on m'appelle « le temps qui passe » pour éviter de me nommer directement. Je suis la frontière qui donne un sens au voyage. Il me semble que si le voyage était infini, ce ne serait plus une exploration, ce serait une errance.
Sylvie : A quel moment de l'histoire du monde êtes-vous apparue ?
La Finitude : J'existe depuis que le monde a choisi de devenir concret. Dès qu'une chose commence, je nais avec elle pour lui garantir son unicité. Un premier souffle appelle nécessairement un dernier, et c'est dans cet intervalle que je déploie toute ma magie.
Sylvie : N'est-ce pas cruel de nous donner le goût du bonheur pour ensuite nous rappeler qu'il va cesser ?
La Finitude : C'est justement parce que le bonheur cesse qu'il possède cet éclat. Sans moi, la joie serait une habitude monotone, un bruit de fond que l'on n'écouterait plus. Je suis le sel qui relève la saveur de vos jours. Ne vous est-il jamais arrivé de ne plus remarquer la beauté des choses qui entourent, uniquement parce que vous la côtoyer depuis un certain temps ?
Sylvie : Notre époque fait tout pour vous effacer. Nous parlons de jeunesse éternelle, de transhumanisme. Comment vivez-vous ce bannissement moderne ? Je rappelle ici que le transhumanisme est un courant de pensée selon lequel les progrès scientifiques et techniques peuvent permettre d'accroître les capacités physiques et intellectuelles de l'être humain.
La Finitude : Nier la limite revient à vider la vie de sa substance. En tentant de m'effacer, les hommes transforment l'existence en un produit de consommation sans fin et, par conséquent, sans véritable valeur. Une vie sans fin serait une vie sans relief.
Sylvie : Que se passerait-il si les hommes acceptaient de vous inviter à leur table, sans crainte ?
La Finitude : Ils cesseraient de courir après des chimères pour enfin habiter l'instant. Ils apprendraient que la beauté d'un chant réside dans sa note finale, celle qui laisse place au silence et à l'écho de l'émotion.
Sylvie : Cette note finale dont vous parlez, change radicalement notre manière d'écouter la mélodie de nos vies. En vous écoutant, je réalise que vous n'êtes pas le silence qui interrompt la musique mais bien la vibration qui lui donne sa profondeur, peu importe à quel moment elle est interrompue. Nous comprenons alors que vous inviter à notre table ne serait pas un aveu de faiblesse mais un acte de présence absolue.
Sylvie : Nous arrivons au terme de cet échange. J'aimerais vous laisser poser une ultime pensée. Ce plateau est le vôtre. Quel est votre mot de la fin pour tous ceux qui, aujourd'hui, cheminent encore avec peur de la limite ?
La Finitude : Mon dernier mot serait celui-ci : ne me regardez pas comme une barrière mais comme un écrin. La fin d'une chose est ce qui lui permet d'avoir été. Chérissez votre vulnérabilité car elle est la preuve que vous êtes vivants et que chaque seconde que vous traversez est un miracle qui ne se répétera jamais. Vivez l'audace de ceux qui savent que le temps est compté, car c'est là que réside la véritable liberté.
L'interview est terminé et l'article de blog s'achève aussi. Je me suis beaucoup amusée à l'écrire, il m'a moi-même fait revisiter un tas de choses. J'espère qu'il en sera de même pour vous.

Le regard de la thanadoula
La compréhension de cette distinction me paraît essentielle. La Mort est un point final, l'instant où le récit s'arrête. La Finitude est la structure du livre. Le fait de savoir qu'il y a une dernière page rend la lecture de la première si précieuse...
La thanadoula que je suis, ne travaille pas uniquement avec la mort, elle accompagne aussi la conscience de la finitude. Je vous accompagne à la réconciliation avec votre limite propre. Le récit peut alors être vécu avec le plus de justesse, de présence et de douceur possible.





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