Pourquoi avons-nous tant de mal à quitter notre corps ?
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Le Week-end Thana le Passage arrive et je sens que cette année, mon passage se vivra dans une teinte de « Pass Âge ». Comme je le mentionnais dans une de mes vidéos sur les réseaux, aujourd'hui, je me sens en paix avec mon corps, néanmoins les changements naturels que je perçois peuvent être encore difficile à appréhender. Tout cela m'a menée à une réflexion sur le corps et le lien au corps dans cette notion d'acceptation de la finitude.
Cela m'a inspiré une mini-vidéo, cela m'inspire d'aller un peu plus loin avec cet article de blog.
Le corps, notre port d'attache dans le vivant
Nous disons souvent que notre maison est notre refuge. A mon sens, notre corps est la seule demeure dont nous ne franchissons jamais le seuil. Je pose cela et pourtant, à partir de ma réalité, il me semble nécessaire de tempérer l'idée que cette demeure soit close. Pour moi, et c'est peut-être votre cas aussi, les contours du corps ne sont pas des murs infranchissables. Dans mes expériences d'états modifiés de conscience, cette sensation de contours peut s'estomper et laisser place à un effacement des limites entre moi et l'extérieur.
Dans ces moments-là, je ne vis plus mon corps comme une boîte fermée mais un espace de résonance. Le « seuil » devient une zone de passage plutôt qu'une barrière. Et cette expérience, qualifiée de sensorielle suggère que ma conscience possède la capacité de passer d'une densité de matière à une autre.
C'est en cela que j'accompagne à l'expérimentation des états modifiés de conscience : apprivoiser cette sensation de transition entre le « solide », c'est-à-dire le corps physique et tangible et le « subtil » auquel j'associe l'esprit et l'énergie. Vivre cela ne vous fait pas quitter la réalité, ce n'est pas non plus une absence mais plutôt une transformation de la présence.
A partir de cela, peut-on déjà envisager la présence autrement ?
La fluidité des contours : voyage entre les densités
En tout cas, je reste convaincue que nous pouvons déjà nous exercer à cette fluidité de notre vivant. Je suis également convaincue qu'apprivoiser sa finitude ne passe pas forcément, ou plutôt exclusivement, par une compréhension intellectuelle.

Je vous partage ici ce que cela m'a appris. Mon esprit a, petit à petit, cessé de voir l'immatériel comme un vide et une menace. Il m'est devenu familier et se présente souvent comme un espace de liberté et de ressourcement.
Ces expériences m'ont permis de ne plus craindre l'effondrement de mon corps et d'envisager la séparation comme un dénouement consenti.
La bibliothèque des souvenirs et la peur de l'effacement
Je trouve fascinant de se dire que de notre première inspiration à la dernière, tous nos souvenirs, toutes nos émotions et toutes nos sensations s'inscrivent dans cette structure biologique qu'est notre corps. Il semble assez logique que la durée et la richesse de ce que nous vivons en ce lieu influent sur la difficulté à nous en séparer. Nous ne quittons pas un simple objet, nous nous détachons de l'unique interface que nous ayons connue pour percevoir et être au monde.
Nous pouvons facilement imaginer que la résistance à la mort et son déni ne soient pas seulement une peur de l'inconnu mais une forme de nostalgie anticipée pour ce compagnon de chaque instant.
Et si nous restons dans la logique que notre corps est une bibliothèque de souvenirs, portant en chacune de ses cellules les rires et les larmes partagés, les parfums des repas familiaux, la naissance de nos enfants etc., nous pouvons entrevoir que la mort n'entraîne pas uniquement la disparition d'un nom ni même d'une corps mais de celle de la mémoire de notre corps.
Si le corps est le lieu de stockage de nos expériences alors la finitude est une menace directe de l'existence de nos souvenirs les plus intimes.
Nous pouvons nous questionner à nouveau : cette angoisse de voir l'enregistrement de toutes ces données personnelles s'effacer renforce-t-elle le déni de la mort ?
Cette question nous amène aussi à regarder, de près, nos croyances sur après la mort... mais ce n'est pas le sujet.
Tout cela m'entraîne encore plus loin dans ma réflexion. En effet, rattacher la peur de l'oubli à cette vision de notre corps permet d'ouvrir une nouvelle voie de compréhension de notre attachement à la matière. Ceux qui me connaissent ne seront pas surpris que je note ici un « à suivre... ».
Ce qui est sûr, c'est que cela me conforte dans l'importance qu'ont ces moments de création de legs émotifs que je propose, ces moments où vous déposez votre histoire pour la transmettre. Les échanges que je peux avoir dans ces moments-là laissent entrevoir que cette fusion entre l'histoire personnelle et la matière physique, le corps, rend l'idée de la finitude presque impensable.

L'illusion de permanence
Notre rapport au corps nous parle tellement de notre rapport à la vie et aux choses qui nous entourent. Nous pourrions dire que le corps devient « transparent » à force de fiabilité. Nous ne le sentons et le considérons que lorsqu'il grince et qu'il souffre. Il faut avouer que le reste du temps, son bon fonctionnement est perçu comme un acquis, une évidence qui ne mérite pas notre attention.
Je me demande si la routine ne finit pas par installer une sorte d'ingratitude involontaire.
Je remarque que nos poumons qui se gonflent en toute autonomie ainsi que notre cœur qui bat depuis notre premier jour induisent une illusion de permanence.
Ce confort physique ne devient-il pas un complice de notre déni ? Nous partons de l'idée que la complexité et la perfection de la vie qui circule en nous est la normalité mais si nous prenions le temps de nous poser et d'y penser :
un corps qui assure des milliers de fonctions à chaque seconde, n'est-ce pas exceptionnel ?
La prise de conscience de la finitude peut être vue comme une rupture d'un contrat tacite avec cette stabilité évidente. C'est le moment où nous réalisons que le corps n'est pas une donnée figée mais un équilibre vivant et éphémère.
Cette conscience permet le passage du « tout est dû » à la reconnaissance d'un cadeau merveilleux et temporaire. Si je reprends mon image de demeure, je dirais que nous ne voyons plus notre corps comme un hôtel 5 étoiles, dont nous ignorons le propriétaire mais comme une maison précieuse que nous avons bâtie, chaque année, chaque mois, chaque jour... une maison avec un bail, avec une date de fin.
L'émerveillement, chemin vers un dénouement consenti
Je terminerais en vous partageant ce qui m'anime. L'émerveillement, non pas l'émerveillement exubérant et bruyant, celui que vous seuls percevez, est un antidote au déni. Il nous invite à observer avec attention le vivant aussi bien dans la précision d'un geste, que dans la magie de la cicatrisation d'une plaie ou encore la profondeur d'un regard, la finesse de l'éclosion d'une fleur.

Je crois que, sans obsession, transformer l'habitude en gratitude ouvre à ce que la mort ne soit plus vue comme une injustice ou une « panne moteur » mais comme la conclusion naturelle d'un mécanisme complexe et prodigieux. Nous pouvons alors cesser de considérer notre corps comme un objet éternel et le célébrer comme une expérience unique et limitée dans le temps.
J'ai vécu l'écriture de cet article comme une discussion avec moi-même, elle se pose régulièrement sur mon chemin de vie que j'appréhende comme un terrain d'expérimentation.
« En oubliant la fragilité de mon corps dans la routine du quotidien, j'avais perdu la magie de son fonctionnement. Et en reconnaissant que ce mécanisme fascinant n'est pas un dû, j'ai ancré encore plus ma place dans le vivant, j'ai accueilli pleinement ma finitude.
Je ne vis plus cette demeure, si précieuse par sa densité et ses souvenirs comme une prison. L'expérience de l'effacement de ses contours, que je vis dans certains états modifiés de conscience, a su apaiser mon appréhension du passage. »
En tant que thanadoula, mon rôle est d'accompagner ce regard nouveau sur soi. Je pense que pour pouvoir quitter son corps, le plus sereinement possible, il est indispensable d'apprendre à l'aimer pour tout ce qu'il nous a permis de ressentir, de vivre, de dépasser.
J'aime à penser, et j'ai pu aussi le constater, que mes accompagnements amènent à voir la finitude comme un dernier chapitre d'une riche cohabitation et un passage consenti.





Commentaires