Vivre et surmonter le deuil : exemples concrets d'accompagnement
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- 8 juin
- 6 min de lecture

A de nombreuses reprises, j'ai été interpellée par le questionnement des personnes concernées par un deuil. Est-ce que c'est un deuil que je vis ? Est-ce que ce que je vis est normal ? Combien de temps ça dure ? Est-ce que le deuil va gâcher ma vie encore longtemps ? Qu'est-ce que je dois faire avec ça ?
Ces situations m'ont donné envie d'écrire cet article de blog.
Alors oui, j'ai déjà fait des articles, des posts, des vidéos au sujet du deuil. Et oui, j'en ferai encore et encore. Aujourd'hui, je l'aborde un peu différemment. Je ne veux pas répondre à ces questions. Juste envie de vous partager quelques accompagnements pour sortir de la théorie, de l'informationnel.
Cet écrit est une invitation à vous laisser traverser par l'émotion, vous laisser imprégner par les différentes situations et laisser, simplement, résonner ce qui demande à être reconnu comme présent.
Avant de commencer, j'aimerais préciser que j'appelle deuil réel, celui qui s'engage lors de la perte d'un être vivant cher, associé à de la douleur ou à un signe distinct laissant présager d'une cristallisation dans « vivre son deuil ». Ici chaque contexte exposé correspond à cela. Comme pour d'autres processus naturels et autonomes, celui du deuil n'est pas forcément conscientisé ni considéré et se trouve de ce fait, privé d'accompagnement. Il demande néanmoins présence et soutien.
Ces derniers restent essentiels pour traverser les vagues émotionnelles et la période de déstructuration qu'entraîne la séparation. Soutenir et accompagner le processus de deuil, c'est ce que je fais en tant que thanadoula.
Chaque deuil redéfinit notre rapport au temps et à notre histoire. Nous disons souvent que perdre un parent revient à perdre son passé, perdre un conjoint amène à la perte du présent, tandis que perdre un enfant brise le futur projeté. Cette schématisation, bien qu'arbitraire, comporte une vérité qui teinte chaque suivi. Ma posture et mon approche reposent sur l'accueil inconditionnel de ces réalités, sans jugement ni attente.
Dans mon quotidien professionnel, je rencontre des situations d'une grande diversité aussi bien par les circonstances du décès que par l'histoire et la nature de la relation entre la personne accompagnée et le défunt.

L'épuisement de l'aidant : le deuil après le combat
Dernièrement, une jeune femme m'a appelée suite au décès de sa sœur. Elle avait été son aidante pendant plusieurs années. Elle s'était vouée corps et âme à elle et avait même décidé de mener le combat contre la maladie de toutes ses forces. Cet investissement se transforme aujourd'hui en un hurlement d'injustice. Elle se positionne dans la capitulation face à cette maladie.
Elle ressent la fin de cette lutte comme un échec personnel.
Le décès est récent, il faut du temps. L'accompagnement s'axe, dans un premier temps, sur l'accueil de ses émotions, son refus de l'absence. Elle verbalise très bien qu'elle ne veut pas que sa sœur soit morte, elle ne veut pas vivre sans elle. Puis dans le respect de son rythme, il viendra, avec délicatesse l'inviter à déposer les armes sans culpabilité et à accepter ce à quoi les derniers mots de sa sœur l'invitaient… le repos.
L'accumulation et la résurgence : l'effet domino
Je pense aussi à cette femme qui a perdu sa mère il y a quelques mois, seulement trois ans après le décès de son père. Elle se trouve totalement submergée par l'émotion. Elle reste cristallisée dans un état dépressif où tout lui semble insurmontable.
Cet événement déclencheur crée une sorte de saturation où le présent est empreint des douleurs passées.
Cette accumulation réveille certainement la douleur non cicatrisée de la perte de son père… peut-être d'autres aussi. Elle se cache pour pleurer et ne peut montrer à ses proches sa vulnérabilité, dans la croyance qu'elle devrait aller beaucoup mieux maintenant.
Ensemble, nous prenons le temps de démêler ces souffrances superposées pour lui permettre de retrouver un souffle. Nous démêlons les fils de ces deuils successifs. Il s'agit ici de redonner un espace à chaque douleur et de lui permettre de les vivre en conscience car chacune vient lui parler de sa relation avec chacun de ses parents. Pas à pas, nous soutenons sa capacité d'action dans son quotidien.
L'enfance face au deuil : la perte des repères et le sacrifice émotionnel
Le deuil touche également les plus jeunes, à l'image de cet enfant qui a perdu son grand-père, celui qui l'accompagnait au sport et le récupérait à l'école. Au-delà du bouleversement de son organisation quotidienne et de la perte de certains de ses repères, l'enfant contient son émotion.
Il s'efforce de ne rien laisser paraître, car il juge que sa mère souffre davantage et qu'il doit la préserver.
Mon accompagnement lui permet d'exprimer son chagrin en toute liberté, sans la peur d'alourdir la peine de ses proches. C'est un espace neutre et sécurisant, hors du cercle familial que je lui propose, favorisant aussi la reconstruction de nouveaux repères.
Le grand âge et le deuil de toute une vie : la vigilance face au glissement
Enfin, il y a la réalité de cet homme qui a perdu son épouse après 63 ans de vie commune. Face à l'effondrement de ses habitudes et de ses repères, l'absence se fait cruellement sentir, d'autant plus que le couple partageait toutes ses activités… pas un projet ou une activité sans l'autre.
Tout nous montre qu'en perdant son épouse, c'est réellement sa moitié, une part de lui qui a disparu.
Une vigilance particulière est nécessaire pour éviter un glissement, même si la présence aimante de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants constitue un soutien inestimable, un rempart précieux contre l'isolement.
A ses côtés, je veille à ce que le fil de la vie ne se rompe pas tout à fait. Je porte une attention particulière sur la frontière entre le chagrin légitime et la bascule vers un désinvestissement des besoins vitaux. Je m'appuie bien sûr sur le réseau familial étayant pour l'inviter à réinvestir un quotidien radicalement transformé mais toujours habité par le lien.

Avant de terminer cet article de blog sur le deuil réel et son accompagnement, j'aimerais revenir sur certaines notions qui me semblent importantes.
Tout d'abord, revenir sur le fait que le deuil soit un processus naturel psychique qui permet de traverser la douleur, non de la faire disparaître. Des mécanismes dits de défense sont engagés afin d'avancer encore et encore dans la nouvelle réalité inscrite dans l'absence. C'est pourquoi il est essentiel de le conscientiser, afin d'envelopper et d'accompagner ce passage délicat.
Ensuite j'aimerais aborder la notion du syndrome de glissement qu'on retrouve parfois chez les personnes âgées. Il est souvent déclenché par un choc et reste une urgence vitale à court terme puisque la personne se désintéresse de ses besoins vitaux et les désinvestit (manger, boire etc.). Cette décompensation physique et psychique peut évidemment se manifester après un deuil, quelques jours ou quelques semaines suivant le choc. Il est évident que ce choc vécu peut être un facteur déclencheur puissant.
Enfin, dire quelques mots sur le deuil pathologique. Il est également une complication psychiatrique du deuil. Il s'installe généralement sur des mois voire des années. Seuls les psychiatres et les psychologues peuvent prendre en charge ce trouble, c'est donc vers eux que j'oriente les personnes lorsque j'observe une aggravation ou une augmentation de l'intensité des symptômes reconnus comme « normaux » après un certain temps écoulé.
Dans ces mécanismes à surveiller, nous retrouvons le déni prolongé. Il s'apparente à l'incrédulité. La personne continue d'agir comme si l'être aimé était toujours vivant par exemple en laissant son assiette sur la table. La douleur est intolérable et le refus inconscient devient un fort protecteur du psychisme.
Il y a également la fixation, si je devais donner une image, je dirais la fixation est comme une aspiration du passé. En ce sens, le quotidien se fige. Toute l'énergie de la personne est tournée vers le défunt, cela empêche tout investissement dans de nouveaux projets, de nouvelles relations ou simplement dans le présent. Les souvenirs, les regrets ou le recherche obsessionnelle de la présence de l'autre envahissent l'esprit et neutralisent la sphère de réinvestissement.
La dépression sévère, souvent liée à une culpabilité massive, est constante et destructrice. Elle ne permet pas l'oscillation nécessaire pour se maintenir dans le mouvement de la vie. Le sentiment de culpabilité est souvent irrationnel et peut porter sur le fait d'avoir survécu, de ne pas avoir deviné la maladie etc.
Un autre signe révélateur d'un deuil pathologique est l'altération profonde du fonctionnement, je parle ici d'isolement social. La personne se coupe de ses proches et perd souvent un intérêt pour le monde extérieur. Ici, nous observerons une incapacité à travailler, à entretenir sa maison ou à ressentir la moindre émotion positive et ce, durablement.
La prise en charge du deuil pathologique, par un suivi thérapeutique adapté permet, à mon sens, de remettre le psychisme en mouvement.

Je vous ai partagé quelques accompagnements, naturellement la diversité est bien plus grande. Ce que j'engage de moi dans ces moments touchants et intimes est une écoute sensible capable de s'ajuster à la temporalité de chacun. Ce soutien sur mesure offre un espace sécurisant où la tempête a sa place, où elle est accueillie dans des émotions légitimes. Il offre aussi la possibilité d'apprivoiser l'absence et de réapprendre, pas à pas, à habiter le présent sans jamais rompre le lien d'amour, le lien aux souvenirs.





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