top of page

Deuil et figure d'attachement


 Quand la perte d'un proche ébranle notre sécurité intérieure



En noir et blanc, une enfant serre un adulte dans ses bras, tête baissée, dans une étreinte tendre et réconfortante. Deuil et figure d'attachement.


Lors des manifestations d'Octobre rose, campagne annuelle dédiée à la sensibilisation au dépistage du cancer du sein et au soutien des personnes touchées par la maladie, les échanges dépassent le cadre de l’information médicale. Ils touchent au cœur même des histoires intimes et familiales.


Cela a été une nouvelle fois le cas, lors de la dernière manifestation d'octobre dernier. Alors que je me trouvais près d'un stand, une femme s'est approchée pour échanger avec la personne qui tenait ce dernier. Dès le premier mot prononcé, sa voix s'est brisée et elle s'est effondrée en larmes. Sa mère était décédée d'un cancer du sein quelques années auparavant, et malgré le temps écoulé, elle ne s'en remettait pas.

La douleur demeurait intacte, aussi vive qu'au premier jour.

Après avoir écouté en silence son poignant témoignage, je suis entrée dans la conversation avec l'accord chaleureux des deux femmes. Je me suis présentée puis j'ai posé quelques mots sur ce que cette mère incarnait pour elle au-delà de leur histoire touchante et prégnante. Je leur ai parlé de la perte de ce qu'on nomme la figure d'attachement.



Qu'est-ce qu'une figure d'attachement ?


L'attachement dont je parle n'est pas une simple relation affective parmi d'autres. Il constitue la matrice même de notre construction psychique et émotionnelle. Dès les premiers mois de la vie, le cerveau de l'enfant se construit au contact de la personne qui prend soin de lui.

C'est à travers la qualité du regard, l'ajustement du ton de la voix, la régularité du toucher et la présence contenante que se tissent nos circuits de régulation émotionnelle.

La figure d'attachement devient un miroir, elle prête son propre système nerveux à l'enfant pour l'aider à apaiser ses tempêtes intérieures. C'est de cette alchimie précoce que naît notre sentiment d'exister en sécurité dans le monde.


Cette réalité résonne profondément avec ce que je transmets dans la transmission Thana et ce que nous apportons dans le cadre de l'accompagnement fin de vie. Face à la mort, la personne se retrouve à nouveau face à l'inconnu. En y pensant, je me dis que cet inconnu est sûrement tout aussi vertigineux que peut l'être celui de la naissance et des tout premiers temps de la vie pour le nourrisson.

Dans ce face-à-face avec l'inexploré, le besoin vital de se rattacher à ce qui est connu et sécurisant resurgit avec force.


Deux femmes en noir et blanc se touchent le front, yeux fermés, dans un moment tendre et intime. Deuil et la figure d'attachement.


Les différents types de liens d'attachement selon J. Bowlby

 

La théorie de John Bowlby a mis en lumière la manière dont ces interactions répétées façonnent nos modèles internes de fonctionnement, c'est-à-dire nos grilles de lecture de la relation et du monde.

Il existe plusieurs types de lien d'attachement. Je les aborde ici sous le prisme de la perte et du deuil. Naturellement, ce que vous allez lire reste fondé sur mon interprétation et mon observation.


  • l'attachement sécurisé : la figure disparue peut progressivement être introjectée c'est-à-dire que ses qualités, son amour continuent de vivre à l'intérieur. Ceci n'empêche pas la douleur et la tristesse mais ceci permet un chemin plus fluide vers une présence intérieure apaisée.

  • l'attachement anxieux ou préoccupé : l'effondrement peut être terrifiant car l'absence peut être vécue comme un abandon définitif et intolérable. La personne endeuillée fait face à un sentiment de vide et de panique qui peut être permanent car elle n'a pas intégré que le réconfort peut venir d'elle.

  • l'attachement évitant : la personne peut sembler forte et être dans un contrôle parfait. La perte est partiellement niée mais le système nerveux silencieusement reste en alerte (stress chronique, somatisation). Il est impossible de faire face à un abandon jugé trop menaçant.

  • L'attachement désorganisé : l'intégration de la perte est extrêmement complexe car la figure d'attachement représentée à la fois la source de réconfort et la source de menace. La personne peut osciller entre le désir de retrouver la personne, un soulagement terrifiant. A mon sens, un suivi thérapeutique est préférable.


Dans la pratique de l'accompagnement, je trouve que de pouvoir identifier la nature de cette empreinte peut être intéressant.

Nous projetons et rejouons nos modèles d'attachement sur l'ensemble des personnes qui sont ou deviennent significatives au cours de notre vie.


Le piège du lien exclusif et l'effondrement face à la perte



Femme émue les yeux fermés, entourée de mains qui la soutiennent, scène intime en noir et blanc. le piège de l'exclusivité de la figure d'attachement.


La difficulté majeure lors d'un deuil d'une personne chère, ne vient pas du lien d'attachement en lui-même. Le lien d'attachement n'est qu'un fil du tissage de l'amour.

Le piège réside plutôt dans le caractère exclusif que ce lien a pu prendre.

Lorsque toute notre sécurité intérieure, tout notre réconfort et toute notre régulation émotionnelle reposent sur un seul dépositaire, le décès de ce dernier produit un séisme dévastateur. La disparition de cet unique abri laisse l'individu dans un état de dérégulation absolue, avec la sensation terrifiante de tout perdre d'un coup, tout n'est plus alors que menace et danger imminent.

Quand cette personne meurt, ce n'est pas seulement un être cher qui s'en va. Tout l'édifice de notre sécurité intérieure vacille, le sol sous nos pieds se dérobe et la quête permanente de rejoindre cet abri extérieur renvoie à une solitude insupportable, comme pour cette femme qui le traversait encore et encore des années après.


Face à un tel effondrement, une question se pose : comment traverser la perte de ce pilier sans s'y perdre soi-même ?


L'accompagnement thérapeutique

Faire glisser le lien du dehors vers le dedans


Un suivi thérapeutique attentif offre précisément un espace pour travailler ce lien sans jamais chercher à le rompre, ni chercher à remplacer la personne disparue. La clé réside dans une transformation subtile et profonde de notre relation à elle.

Tant que l'attachement reste perçu comme exclusivement extérieur et dépendant de la présence physique, le deuil enferme dans la sensation d'un vide total et hostile.

Pas de fatalité !

J'aime la beauté du chemin thérapeutique qui mène à ce que nous appelons l'attachement sécurisé acquis à l'âge adulte.

L'accompagnement thérapeutique permet de dégager l'attachement de son exclusivité pour orchestrer un transfert progressif vers soi, de faire glisser ce lien du dehors vers le dedans. Il s'agit de sortir du statut d'enfant pour assumer celui d'adulte responsable. Pour cela, il faut habiter sa propre structure, devenir sa propre figure de sécurité intérieure et intégrer, dans sa chair et dans son cœur, le soin et l'amour reçus. Il s'agit parfois aussi de s'apporter enfin ce qu'on a jamais reçu, ou de transformer un lien d'attachement qui avait été imposé et subi.


Cette transformation offre à la personne endeuillée de cesser de vivre l'absence comme un vide anéantissant ou une menace constante vitale. Le lien avec l'être décédé se libère de la dépendance et de la peur pour devenir finalement un héritage vivant.



Deux femmes discutent dehors à l’ombre, gros plan sur une femme en veste noire Columbia, expression sérieuse. Intégrer sa propre sécurité intérieure.


Ce cheminement permet aussi de regarder autour de soi pour identifier qui, dans notre entourage ou nos relations actuelles, peut porter à son tour une part de ce réconfort. La sécurité se déploie alors en réseau plutôt que de reposer sur un pilier unique. Ce que cette mère a transmis ne meurt pas avec elle, cela cesse simplement d'être une dépendance extérieure pour devenir une ressource vivante, portée et diffusée au présent. Cette métamorphose transforme la perte en un héritage vivant.

La figure d'attachement ne s'efface pas. Je crois qu'elle trouve simplement une nouvelle maison en nous, ce qui permet de retrouver un ancrage sans rester indéfiniment dévasté par l'absence.

Peut-être pouvons-nous alors nous poser cette double question, en douceur et sans hâte : où se situe aujourd'hui, notre propre sentiment de sécurité ? Est-il suspendu à une absence, une future absence ou commence-t-il pas à pas, à se déposer au plus profond de nous ? Il n'y a pas de rythme imposé pour ce voyage. Au fond, apprivoiser la perte d'une figure d'attachement est un chemin singulier, sans règle ni calendrier.




Références & sources :

  • John Bowlby : Pour l'attachement comme besoin biologique fondamental de sécurité.

  • Allan Schore : Pour la neurobiologie du développement cérébral et la régulation affective précoce (Affect Regulation and the Origin of the Self).

  • Stephen Porges : Pour la Théorie Polyvagale et le concept de co-régulation des systèmes nerveux.



2 commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
Claire DAMOUR
il y a 2 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Sourcé et approfondi, très intéressant Sylvie 🙏🏻

J'aime
En réponse à

Merci Claire

J'aime
bottom of page