Parler de la mort et faire un pas vers la vie (2/2)
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- 22 sept. 2025
- 6 min de lecture
Volet – 2

Dans le premier volet de cet article de blog, j'ai partagé combien il était essentiel de lever le malentendu qui entoure encore la mort et la fin de vie. Je disais que parler de ce sujet n'a rien de morbide et qu'il s'agissait bien au contraire d'un geste de clarté et d'amour.
Vous êtes là, chouette, poursuivons alors le chemin ensemble. J'aimerais vous montrer comment cette parole, lorsqu'elle trouve sa place, transforme profondément notre rapport à la vie.
Parler de la mort n'éteint pas la vie, cela lui donne un autre rythme, une autre couleur, parfois jusqu'à une autre saveur. Nous cessons de courir après l'illusion du « toujours » et nous retrouvons le goût de ce qui est là, maintenant. Ce changement de perspective ne se décide pas, il s'expérimente et transforme subtilement notre manière de regarder, d'aimer et de choisir.
Un autre rapport au temps
Lorsque la mort trouve sa place dans nos discussions, extérieures et intérieures, le temps cesse d'être une ligne sans fin. Ce dernier retrouve ou trouve sa valeur de passage. En ce sens, chaque instant n'est plus un pas de plus vers demain mais une réalité à vivre ici et maintenant. Nous n'avons pas « tout le temps », c'est finalement cette limite qui peut nous pousser à vivre pleinement.
J'ai souvent entendu des personnes dire, lors d'un accompagnement ou juste après : « je ne veux plus remettre à demain ce qui peut être dit ou fait aujourd'hui. » Soudain, une phrase, un geste, un pardon prennent l'accent d'une douce urgence, celui de la vérité.
Oser parler de la mort nous rappelle que nous n'avons pas l'éternité pour aimer, remercier, demander pardon. Nous avons le temps mais quel est-il ? Celui qui est devant nous. Un temps qui n'a pas à être parfait, ce jour, cette heure… cette précieuse possibilité d'aimer plus franchement, de transmettre cette parole restée trop longtemps en suspens… de rire encore ensemble.

Quand la mort ravive la mémoire et la transmission
Avez-vous pu remarquer de votre côté que ce qui nous relie ne disparaît pas et que la parole ouvre un espace pour honorer, transmettre et confier ?
En commençant ce paragraphe, je repense à ce souvenir que je vous ai partagé dans le volet I de cet article. Cette grand-mère en fin de vie, son sourire et son souhait de transmettre son cahier de recettes de cuisine à son petit-fils. Elle m'avait confié, avec malice, je revois ses yeux pétillants de vie et d'amour : « ce n'est pas un livre de cuisine, c'est mon histoire, notre histoire ». Ce geste n'avait rien d'anodin. Il contenait un cadeau précieux, porteur de mémoire, d'amour, de souvenirs partagés aussi. C'était sa manière de rester en lien. Ce qui est remarquable, je trouve, c'est qu'en osant dire qu'il était temps pour elle de confier ce bien inestimable à ses yeux, parce que sa mort était proche, elle avait pu offrir son héritage de son vivant. Elle a déposé une empreinte d'amour indélébile et vivante dans le cœur de son petit-fils.
Ces gestes de transmission me touchent particulièrement. Ils montrent vraiment que la mort ne vient pas effacer les liens de vie et d'amour, elle les prolonge autrement. Elle devient un seuil où la mémoire se dépose et où le lien se transforme.
Une réconciliation avec notre humanité
Je vois aussi dans le fait de parler de la mort, le fait de pouvoir accepter de nous regarder dans notre entièreté. Fragiles, limités et vulnérables, oui mais aussi forts, capables de tendresse, d'adaptation, de courage et d'élan créatif. Je vous le concède, cela n'a rien d'évident, il est parfois tout aussi difficile de reconnaître sa force que d'accueillir sa fragilité. La mort, lorsqu'elle est nommée, nous renvoie à cette vérité là, nous sommes tout cela à la fois et bien plus encore.

Lorsque nous acceptons cette réalité, quelque chose en nous se réconcilie. Nous n'avons plus besoin de choisir entre nos ombres et nos lumières, ni de jouer les invincibles. Nous découvrons que nous partageons cette finitude et cette humanité avec tous ceux qui nous entourent. C'est peut-être là que réside la beauté de ce qui nous relie.
Notre finitude… nous passons tant de temps à tenter de la repousser, la vaincre même, que nous finissons par croire qu'elle est une anomalie, une erreur alors qu'elle fait partie de nous, que c'est ce que nous sommes… TOUS.
Ne suis-je pas en train de soulever le fait que nous nous battons contre nous-mêmes ou du moins contre notre « vivant »... à méditer en tout cas.
Des espaces où la vie respire autrement
Dans les WE Thana, dans la formation Thana ou encore dans les groupes de paroles et les ateliers, je le constate à chaque fois. Quand la mort est considérée, la vie circule autrement. Les visages finissent par s'adoucir, les mots et les émotions sortent et prennent corps. La peur ne disparaît pas forcément mais elle devient partageable, audible. Elle peut même s'apaiser réellement et durablement.
Certes, il y a des silences lourds, ils sont néanmoins ponctués de rires. Ceux-ci s'imposent comme des éclats de joie inattendus, quand quelqu'un se souvient d'une histoire, d'un moment précieux. Ce contraste m'émerveille toujours. En tant que peintre coloriste, je connais la puissance des contrastes. Dans un même espace peuvent ainsi cohabiter les larmes et les rires, la peine et la tendresse, le souvenir douloureux et l'anecdote savoureuse.
C'est en cela que « oser parler de la mort » me bouleverse encore et encore. Il ne fait pas taire la vie, il nous permet de lui rendre l'espace qu'elle mérite, un espace vrai et défini.
Dans ces instants-là, la vie circule différemment. Elle n'a plus besoin d'être parfaite ou lisse, elle se montre brute et entière, dans un délicieux équilibre de contradictions… ou une succession de merveilleuses complémentarités. Elle se révèle souvent dans les récits surprenants, les gestes spontanés, dans les regards échangés. Pour moi, c'est là que nous touchons que la mort révèle les contours de la vie et en fait vibrer les nuances.
C'est peut-être cela, au fond, qui rend ces moments si précieux. Ils nous rappellent que nous sommes capables d'exprimer tout l'éventail de nos émotions, sans les opposer, sans choisir entre la tristesse et la joie. En nous autorisant à tout ressentir, nous nous autorisons à nous sentir pleinement vivant.
Une vie plus dense, plus vraie
Finalement, parler de la mort nous amène à ne plus gaspiller notre vie, notre temps non plus. Alors naturellement, chacun interprétera cette invitation à sa manière. Certains choisiront de ralentir et de savourer chaque instant avec plus de présence, un peu comme si chaque geste du quotidien devenait une célébration. D'autres se lanceront dans l'action, ils décideront de voyager, créer, réaliser des projets qu'ils repoussaient peut-être depuis trop longtemps. Il n'y a pas une bonne ou une mauvaise façon de répondre à cette conscience.
Chacun trouve sa voie, son propre rythme et comment profiter de sa vie.
Les témoignages sont divers et montrent ces perceptions propres du temps qu'il reste. Une femme endeuillée, ayant perdu son fils m'avait confié qu'elle avait décidé d'arrêter d'attendre pour vivre à nouveau et vraiment. En effet, pour elle, cela signifiait dire « oui » à plus de rencontres, plus de découvertes. Une autre, se sachant atteinte d'une grave maladie m'avait dit : « J'ai décidé d'arrêter de courir, je veux goûter au silence de mes journées. » Ici, elle se donnait la permission de ne « rien faire »... Dans les deux cas, il s'agissait de retrouver une cohérence avec soi-même et de respecter ses aspirations et ses besoins.
De mon point de vue, parler de la mort n'impose ni de savoir quoi dire, ni de savoir quoi faire. Il n'y a pas de manière parfaite de vivre à copier, il n'y a pas de mode d'emploi. La mort nous invite à nous écouter, à être créateur de notre façon de vivre et surtout d'accorder du temps à ce qui sonne juste pour nous.

Aucune voie ne se ressemble. Chaque pas, chaque voix porte la marque singulière de celui ou celle qui l'emprunte.
Oser parler de la mort n'a rien d'un protocole à appliquer. Je le vois comme une ouverture du champ des possibles, elle nous offre de nous vivre plus libres, plus vrais dans ce qui est présent à nous. Le chemin se dessine pour chacun à partir de ses mots, ses silences, ses gestes, ses envies et aussi ses limites, ses résistances et ses peurs.
Ici parler de la mort et faire un pas vers la vie peut être vu comme une expérience à vivre, à éprouver, non une théorie abstraite.
Je reste convaincue que nommer la mort nous invite à une vie plus consciente, plus incarnée et plus fidèle à ce que nous portons de plus intime.
Alors peut-être pouvons-nous nous poser les questions suivantes : « sommes-nous prêts à vivre autrement ? », « sommes-nous prêts à accueillir ce « différemment » qui s'ouvre dès que nous cessons de fuir la fin, et que nous choisissons, pas à pas, de marcher en présence avec la vie ? ».
Je l'ai dit à plusieurs reprises, parler de la mort n'enlève rien à la vie, il lui rend de la profondeur et de l'espace.
Dans le premier volet de cet article de blog, il me tenait à cœur de dissiper l'idée que ce sujet serait malsain et pesant. Dans le second, j'ai souhaité partager combien la parole pouvait transformer nos regards, nos choix et nos liens. Ensemble, ils laissent s'envoler vers vous une invitation, celle de ne plus craindre d'aborder le sujet de la mort et de laisser ainsi la vie circuler autrement, avec une douce intensité, avec plus de justesse et de présence.





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