L’équilibre invisible : quand recevoir et donner ne font qu’un
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- 19 janv.
- 6 min de lecture

Il y a quelques semaines maintenant, lors de la première journée de Formation Thana, avec deux thanadoulas, nous avons abordé la notion du donner et recevoir. Notre échange d'une grande richesse, associé à vos réactions suite à mes deux vidéos, m'a inspiré cet article de blog.
Nous passons une grande partie de notre existence à essayer d'équilibrer la balance de nos échanges avec autrui. J'ai observé, tant dans ma vie professionnelle que personnelle, que si « donner » relève le plus souvent d'un élan naturel, « recevoir », lui, s'inscrit dans une approche plus complexe.
J'aimerais ici vous interpeller, comme je peux le faire en atelier ou en formation, je l'ai d'ailleurs fait dans une vidéo :
Avez-vous déjà pensé, ou même imaginé, que votre « recevoir » et le « donner » de l'autre ne faisaient qu'un ? Que ressentez-vous quand vous donnez ? Que ressentez-vous quand vous recevez ? Lorsque vous décidez de ne pas recevoir, vous privez l'autre de son « donner », et, quand vous recevez, ne donnez-vous rien ?
A mon sens, ne pas recevoir interrompt un mouvement qui va au-delà de nous. Ainsi, recevoir, n'est seulement prendre pour soi, c'est aussi donner à l'autre la possibilité d'être pleinement dans son élan, porteur de tout ce que son geste nourrit en lui.
La réciprocité au cœur de l'accompagnement
Cette dynamique prend une dimension particulière dans l'espace de la fin de vie. Face à la maladie ou au grand âge, la personne accompagnée se retrouve souvent placée, malgré elle, dans une position de recevoir quasi exclusif. Elle reçoit des soins, des visites, des paroles réconfortantes etc.
Dans ce contexte, lui offrir l'opportunité de donner, aussi bien un mot, un regard ou une simple attention, devient un acte thérapeutique en soi.

En acceptant ce qu'elle dépose, la thanadoula que je suis, ne fait pas que recueillir son témoignage, je la maintiens dans le cercle des échanges humains, je lui garantis sa place. Je dirais aussi que je la considère pleinement dans la valeur portée, la valeur de ses actes et de ses envies aussi. Je lui offre de rester connectée à sa capacité à avoir une part active dans ce qu'elle vit. Je valorise son pouvoir de décision et tant d'autres choses encore.
Je suis émue en relisant tout ce que « ce recevoir » permet…
La notion du donner et recevoir trouve un écho tout aussi puissant dans le temps du deuil et son accompagnement. L'endeuillé, souvent submergé par une douleur qui l'isole, perçoit parfois le soutien de son entourage comme une intrusion ou une charge supplémentaire à porter. Pourtant, recevoir et accueillir une présence, un repas partagé, une main tendue ou un sourire, participe activement au processus naturel de cicatrisation qu'est le deuil. En s'autorisant à recevoir ces marques d'affection, la personne qui vit cette perte donne à son tour. Elle reconnaît l'autre dans son chagrin, dans son envie et son besoin.
N'est-il pas possible d'imaginer ce donner et recevoir comme un pont entre deux rives, un pont au-dessus du gouffre de l'absence ?
Pour l'accompagnant, savoir recevoir de la part d'un endeuillé se place, selon moi, au même plan que de savoir se tenir à ses côtés. Ma capacité à recevoir devient un véritable levier d'apaisement. Ma propre posture donne à la personne endeuillée la possibilité de sortir, ne serait-ce qu'un instant, d'une posture de passivité subie. Je suis convaincue que ce mouvement du recevoir peut montrer à l'accompagné qu'il possède encore, malgré tout ce qu'il ressent comme un effondrement ou un vide, une richesse intérieure capable de toucher autrui. C'est une voie non négligeable pour valider la légitimité du vécu et pour nourrir l'estime de soi de l'autre au cœur de l'épreuve.
Cette fluidité transforme radicalement notre regard sur le soutien. Donner ne s'arrête plus à un objet ou au temps partagé, il réside aussi dans l'ouverture mutuelle à donner et recevoir. Cet équilibre invisible nous rappelle que nous sommes tous liés par une interdépendance nécessaire.

Je pense que sortir de la dualité entre celui qui aide et celui qui est aidé demande une forme d'humilité. Cela exige de laisser de côté l'armure de « sachant » ou de « fort » pour laisser place à une vulnérabilité partagée. C'est précisément dans cette faille, à mon sens, que la rencontre devient authentique. Ainsi nous ne donnons plus pour combler un vide ou par devoir mais parce qu'un lien se tisse. Nous recevons alors parce que nous reconnaissons en l'autre une source de richesse, peu importe son état de fragilité.
Le poids des héritages et des croyances
Je constate très souvent que « donner » s'impose comme un acte naturel. Il faut dire qu'il nous place dans une position de maîtrise et de force. Celui qui donne détient une sorte de pouvoir, même bienveillant, et s'assure une utilité sociale immédiate. Cette posture est gratifiante et sécurisante. Elle répond également à une injonction culturelle forte qui valorise la générosité comme une vertu suprême, rendant le geste presque automatique dans nos interactions sociales.
Une croyance persiste pour beaucoup et elle est très présente dans le domaine de la fin de vie et son accompagnement. Laquelle ? Celle qui nous fait penser que seul un geste « gratuit » ou désintéressé, donc un donner sans contrepartie (sans recevoir), est noble et humble.
Cette vision des choses dépossède parfois l'acteur de son élan humain dès qu'un « merci » ou une rémunération entre en jeu, comme si la reconnaissance venait soudainement priver l'intention de sa bonté originelle. Pourtant, cette quête d'un don totalement unilatéral peut involontairement placer l'autre dans une position d'infériorité, celle de celui qui ne peut rien rendre. Nous pourrions voir les choses autrement. En acceptant une contrepartie, je reconnais la valeur de l'échange et les moyens que la personne se donne. Cela permet à la relation de s'équilibrer.
L'argent ou la gratitude ne sont alors pas des obstacles à la noblesse du cœur mais des vecteurs qui matérialisent et honorent le lien créé.
La capacité de recevoir, elle, se heurte à des barrières intérieures beaucoup plus solides. Recevoir ce que l'autre donne nous demande d'admettre une forme de manque, de besoin ou de plaisir, ce que notre éducation a pu associer à de la faiblesse. La peur « d'être en dette » joue aussi un rôle majeur dans ce frein voire ce blocage. Beaucoup d'entre nous craignent qu'un cadeau ou un service ne crée une dette invisible, un lien d'obligation qui viendrait restreindre notre liberté.
Nos histoires personnelles s'invitent dans ce processus. Un sentiment de ne pas être digne peut s'installer si, par le passé, nos besoins n'ont pas été entendus et nourris ou si « recevoir » a été conditionné à une performance ou une dépendance affective. Dans ce cas, nous fermons la porte à ce qui nous est offert par simple opposition, par projection ou protection, pour éviter une vulnérabilité que nous ne saurions pas gérer.

Il n'est pas toujours simple de comprendre que le « recevoir » n'est pas une soumission, une prise d'otage mais une forme d'ouverture… pour y accéder, il nous faut désapprendre. Il me semble que le recevoir constitue, tout autant que le donner, un engagement profond de notre être. Je vous dis ça aujourd'hui, je vous avoue néanmoins que pendant de longues années, recevoir m'était compliqué. Je ne crois pas que l'enjeu pour moi se posait dans « ne pas mériter » mais plus dans la perception de devoir faire tout, toute seule. Ainsi, « recevoir » se teintait d'une couleur amère, celle qui rendait visible mon incapacité à faire par moi-même.
Le souffle de la réciprocité
L'unité profonde de ce mouvement du donner et recevoir se révèle dans sa dimension vitale. Elle me fait penser au mouvement respiratoire. Personne ne peut retenir son souffle indéfiniment, l'inspiration doit succéder à l'expiration dans un cycle ininterrompu. Dans l'exploration de cette notion en atelier ou en séance individuelle, j'utilise la respiration pour prendre conscience que le donner et le recevoir se nourrissent mutuellement. Et qu'ensemble, ils créent un espace où l'humanité prend place.
Dans le cadre de mon métier de thanadoula, j'observe chaque jour que cette fluidité et cette circulation sont le signe même que la vie continue, que le lien perdure envers et contre la perte.
Avant de terminer cette réflexion, je prends quelques secondes, je respire. Je me rends compte encore une fois combien ce flux me rappelle que je suis actrice de ce mouvement de vie, que nous sommes des êtres de lien. Je vois ce geste du recevoir comme un geste simple qui redonne sa place à l'autre et restaure une dignité parfois malmenée par les épreuves de la vie.

Je vous laisse maintenant avec cette réflexion et vos ressentis, tout en restant disposée à échanger avec vous sur le sujet. Votre balance entre donner et recevoir vous semble-t-elle équilibrée aujourd'hui ? Avez-vous déjà vécu ce moment où en acceptant l'aide ou le geste d'un proche, vous avez senti que vous lui faisiez un cadeau immense ?
Je serais ravie de lire vos témoignages et vos partages sur ce sujet si délicat et pourtant si essentiel.




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