La nostalgie : plus qu'un regard vers le passé
- Sylvie, Thérapeute, Thanadoula Palliathérapeute

- 29 déc. 2025
- 5 min de lecture

Aujourd'hui, j'aimerais vous partager une réflexion sur la nostalgie. Elle me semble avoir toute sa place dans le domaine de la fin de vie, la mort et le deuil. Son étymologie distribue d'emblée les cartes en associant le retour chez soi à la douleur.
En faisant des recherches, j'ai découvert que ce terme était apparu au XVIIe siècle. A l'époque, elle était presque considérée comme une affection médicale, mêlant souffrance psychique et manifestations corporelles. Elle décrivait surtout le mal du pays observé chez des soldats éloignés de leur terre natale.
Avec le temps, j’observe que la nostalgie ne s’attache pas seulement à un lieu. Elle vient aussi toucher un temps vécu, une relation, une façon d’être dans sa vie qui n’existe plus de la même manière. Elle garde néanmoins cette idée fondamentale d'une douleur en lien avec ce vers quoi nous ne pouvons plus revenir.
La nostalgie est souvent associée au passé, à ce qui n'est plus. Elle est même associée parfois à une forme de regret teinté de mélancolie, un peu comme si elle nous retenait en arrière.
Lorsqu'elle apparaît dans le deuil, je trouve qu'elle ne se résume pas à cela. Je ne la perçois pas seulement comme un souvenir d'un temps révolu mais aussi comme une émotion complexe, mêlant tristesse et douceur, douleur et gratitude.
La nostalgie naît de la conscience d'avoir vécu quelque chose de profondément bon pour soi, de profondément vivant et de savoir que ce vécu ne pourra plus se rejouer de la même manière.
Dans le deuil, la nostalgie ne parle pas uniquement de ce qui a disparu. A mon sens, elle parle de ce qui a existé avec intensité, de ce qui a compté au point de laisser une trace durable.
Elle ne dit pas seulement « c'était mieux avant ». Elle nous murmure « Cela a été et cela a eu du sens ».
La tristesse d'avoir aimé
Il y a, dans la nostalgie au cœur du deuil, une tristesse particulière. Laquelle vous demanderez-vous… celle d'avoir été heureux.
Ce n'est pas une tristesse amère. C'est une douleur fine et persistante. Elle surgit, presque en sourdine, lorsque nous réalisons que certains instants ne reviendront plus. A ce moment-là, ce n'est pas seulement la personne qui nous manque, c'est tout notre monde qui n'est plus tel qu'il était. Je pense ici au rythme de nos journées, l'évidence de nos habitudes, cette façon d'être ensemble…

La nostalgie vient aussi souligner l'irréversibilité. Elle nous confronte à cette vérité difficile à accueillir, celle que ce qui a été beau et bon pour nous ne pourra plus jamais être vécu de la même façon.
L'attachement : une fonction naturelle et biologique
Je crois que pour comprendre la nostalgie, il est essentiel de revenir à l'attachement.
Je ne parle pas de l'attachement d'un point vue psychologique ou de l'histoire personnelle. Je parle de l'attachement dans ce qu'il est dans sa fonction naturelle et même biologique.
L'attachement est un système de survie. Chez le nourrisson, par exemple, il permet de maintenir la proximité et le lien avec la figure qui le nourrit et le protège. Le bébé cherche à s'y accrocher.
Ce système ne disparaît pas avec l'âge, il évolue et se transforme. Il continue néanmoins à jouer un rôle fondamental tout au long de la vie.
L'attachement participe à la régulation émotionnelle.
Il faut imaginer que, normalement, la présence de l'autre apaise notre système nerveux, réduit le stress et soutient le sentiment de sécurité intérieure. Nous comprenons alors qu'à l'inverse, la séparation active des réponses physiologiques de détresse.
A l'origine, s'attacher n'est pas un choix conscient ni une faiblesse. C'est un mouvement du vivant, en effet, certaines hormones et neurotransmetteurs impliqués dans le lien et la sécurité, sont libérés dans la relation d'attachement. Ils contribuent à l'apaisement, à la confiance, au sentiment de continuité aussi. Le corps apprend à se calmer, le psychisme à s'organiser et l'identité à se construire.
Quand l'attachement est mis à mal par la mort
Dans le deuil, lorsque la personne aimée disparaît, ce système d'attachement se retrouve brutalement privé de sa réponse habituelle. Pourtant, le corps et le psychisme peuvent continuer à chercher la présence, attendre le contact et ainsi ressentir le manque.
Parfois les automatismes relationnels restent actifs, un peu comme si l'autre pouvait encore répondre.
En prenant conscience de tout cela, nous comprenons que le manque est une réaction cohérente, saine, normale. Il ne s'agit pas d'un dysfonctionnement mais de la conséquence directe d'un lien profondément inscrit et perçu comme vital. A mon sens, l'autonomie vient teinter l'attachement de sa juste mesure, mais c'est un autre sujet.
Face à cela, la nostalgie apparaît alors comme une forme de continuité du lien. Elle permet de maintenir une présence intérieure, là où la présence physique n'est plus.

Souvent les personnes que j'accompagne me demandent si elles sont folles ou un peu bizarres de toujours parler à leurs défunts. Je leur réponds que non, que pour moi, « parler aux morts » à tout autant sa place que des rituels quotidiens ou d'écrire dans son journal à la personne défunte comme si elle allait pouvoir le lire un jour.
Je préciserais ici que, comme toute chose dans le deuil, l'attention est posée sur l'impact qu'ont nos agissements sur notre manière d'aborder et de prendre place dans la nouvelle réalité, sur leur durée et leur intensité.
Vivre avec un absent qui reste présent
C'est l'un des paradoxes du deuil : vivre avec quelqu'un qui n'est plus là mais qui reste tellement présent dans son absence.
Cette présence s'impose doucement dans un geste que nous continuons de faire, une phrase que nous nous apprêtons à dire, une place que nous souhaitons garder vide…
La nostalgie serait-elle un refus de la réalité. Je ne crois pas. Elle ne nie pas l'absence, au contraire. Elle est plutôt l'expression d'un lien qui se transforme sans s'éteindre. C'est ainsi que le quotidien peut devenir, un temps, un territoire étrange, où l'absence n'est jamais totale et où la présence ne prend plus corps.
Dans le cadre des accompagnements Thana, un espace est fait à accueillir la nostalgie sans volonté de la faire taire. Nous travaillons ensemble à lui laisser une place juste, une place qui permette de reconnaître ce qui été vécu, sans que cette présence intérieure n'envahisse tout l'espace psychique, une place ni écrasante, ni niée.
De ce fait, la nostalgie peut, peu à peu, devenir moins douloureuse, non pas parce qu'elle disparaît mais parce qu'elle trouve un endroit où exister sans empêcher le mouvement de vie.
Ce que la nostalgie nous raconte vraiment
Si nous écoutons la nostalgie sans la juger, elle ne nous parle pas seulement de perte. Elle nous parle d'amour vécu, d'attachement réel.

La nostalgie ne naît pas de rien. Elle nous rappelle que ce qui fait mal aujourd'hui est aussi la preuve que quelque chose de profondément vivant a existé. Ce qui fait mal aujourd'hui n'est pas seulement l'absence, c'est que la douleur soit indissociable de la richesse du lien qui a compté et qui compte encore.
Elle n'est pas un obstacle au deuil, elle en est l'un des langages. Elle témoigne de la continuité invisible, parfois fragile mais bien réelle, entre ce qui a été et ce qui demeure en nous.
Et peut-être…
Et peut-être que la nostalgie n'est pas là pour être dépassée, ni même apaisée à tout prix.
Peut-être est-elle simplement une manière pour l'amour de continuer à vivre et circuler, autrement, dans un espace qui n'a plus de forme visible.
Nous pouvons apprendre à la reconnaître lorsqu'elle se présente, à ne pas la confondre avec un enfermement, à ne pas la forcer à se taire non plus.
Alors sans chercher à guérir de la nostalgie, il devient possible de l'accueillir comme un témoin, un témoin de ce qui a compté et de continuer à avancer, non pas malgré elle mais avec elle, en investissant cet amour vibrant au cœur du vivant.





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